La fuite du capital humain africain à l’étranger

La fuite du capital humain africain à l’étranger

Perdre ses médecins, ingénieurs, professeurs et autres professionnels qualifiés se répercute lourdement sur les économies nationales. La fuite des cerveaux touche beaucoup de nations. Les pays africains ne font pas exception à la règle. Les facteurs incitatifs et dissuasifs de cette fuite des cerveaux sont vastes et complexes, et dépendent des politiques locales.

Historiquement, la fuite des cerveaux africains a commencé dans les années 1980, comme produit final, en partie, des politiques d’enseignement supérieur des États africains nouvellement indépendants dans les années 1960, reflet de leur besoin de former leurs propres élites.

Depuis l’époque des indépendances, la migration en provenance d’Afrique n’a cessé de croître. Les migrants africains ont doublé entre 1980 et 2010 pour atteindre 30,6 millions, au vu d’un rapport de H. Ehrhart et al. publié par la Banque mondiale en 2014. Ce chiffre représente environ 3 % de la population totale du continent. La moitié de ces migrants africains ne quittent pas l’Afrique, la Côte d’Ivoire, l’Afrique du Sud et le Burkina Faso étant les destinations les plus populaires.

Toutefois, le nombre de migrants africains qui restent sur le continent a baissé régulièrement au fil du temps, passant de 59 % en 1980 à 51 % en 2010. Manifestement, la ruée vers l’Europe deviendra aussi inexorable que la ruée vers l’Afrique l’était au XIXe siècle. En fait, si les schémas migratoires de l’Afrique suivent les précédents historiques établis par d’autres régions moins développées du monde, dans trente ans, un quart de la population européenne sera afro-européenne.

En attendant, certains pays africains ont encore du mal à garder leurs talents chez eux. Le Burundi est le pays africain le moins capable de retenir ses meilleurs talents, comme le montre le rapport sur la compétitivité mondiale 2014-2015 du Forum économique mondial. L’Algérie, la Mauritanie, le Tchad et la Guinée complètent le top cinq des pays qui ne parviennent pas à retenir leurs meilleurs talents.

Cela dit, la fuite des cerveaux est plus marquée en Afrique subsaharienne, selon les Perspectives de l’économie mondiale 2016 du FMI. La migration de personnel spécialisé coûte cher sur le plan social, comme en témoigne le départ de médecins et d’infirmières du Malawi et du Zimbabwe, ce qui peut entraîner des pertes de bien-être au-delà des pertes simplement économiques. En outre, 4 % des étudiants étrangers aux États-Unis étaient originaires d’Afrique subsaharienne, les principaux pays d’origine étant le Nigeria, le Kenya, le Ghana, l’Afrique du Sud, le Cameroun et l’Éthiopie, selon un rapport de l’Institute of International Education à New York daté de 2015.

Un cas notoire de fuite des cerveaux est le déficit en matière de doctorat. Pour réduire ce déficit, les universités africaines doivent fournir davantage de soutien et d’informations au personnel et aux étudiants en doctorat sur ce qui est disponible en Afrique, dit l’Association des universités du Commonwealth dans une analyse des besoins.

Pire encore, les migrants talentueux ne parviennent pas forcément à atteindre leur potentiel pleinement dans les pays d’accueil. De nombreux immigrants qualifiés finissent par envisager de rentrer chez eux. Cela tient notamment à un problème structurel. En Occident, il semble qu’il y ait un « plafond de verre » qui ne peut être brisé, explique Chams Diagne, fondateur de Talent2Africa, une agence de recrutement basée à Dakar et spécialisée dans le rapatriement des talents africains. « Les gens reviennent pour faire évoluer leur carrière plus rapidement. » Ce phénomène est étroitement lié au « gaspillage des cerveaux, » à la non-reconnaissance des compétences acquises par un migrant en dehors du pays d’accueil, qui l’empêche d’utiliser pleinement son potentiel, il ajoute

Pourtant, tous les pays africains ne souffrent pas d’une grave fuite des cerveaux. Le Rwanda, par exemple, retient ses meilleurs éléments et attire en même temps des talents internationaux. Le Rwanda est en tête de la liste du FEM des pays africains capables de retenir leurs meilleurs talents, suivi de loin par le Maroc, le Kenya, la Côte d’Ivoire et l’Afrique du Sud. En ce qui concerne l’attraction internationale, le Rwanda est à nouveau numéro un devant les Seychelles, la Côte d’Ivoire, la Gambie et l’île Maurice.

De nombreux pays africains ne s’en sortent pas aussi bien que le Rwanda, mais cela ne veut pas forcément dire que tout va mal. Leurs citoyens à l’étranger continuent de contribuer à l’économie par le biais des transferts de fonds. Le Maroc, par exemple, a reçu en 2012 sept pour cent de son PNB en transferts de fonds officiels. En revanche, peu de Marocains de l’étranger semblent enclins à revenir ou à créer des entreprises dans leur pays.

Plus d’envois de fonds peuvent être synonymes de moins de migrants tentés de renouer avec leur pays d’origine. Selon le rapport sur la politique migratoire de 2014, un quart des Marocains ayant migré entre 1981 et 2009 sont retournés au Maroc, une faible tendance au retour ayant un lien avec la forte tendance à la naturalisation. Diverses raisons sont avancées pour expliquer cette situation, de la gouvernance au lien entre la « culture de la migration » et la dépendance aux envois de fonds, en passant par les attitudes passives, l’affaiblissement de l’esprit d’entreprise et le manque de volonté de réforme, ajoute le rapport. À cela s’ajoutent l’aide étrangère que D. Ontiveros et al (2012) considèrent comme un autre facteur stimulant de la migration.

Pourtant, il semble que les Africains, en particulier les jeunes générations qui étudient dans des universités étrangères, souhaitent de plus en plus rentrer chez eux. Près de 70 % des étudiants africains en Master of Business Administration dans les dix premières écoles américaines et européennes ont prévu de rentrer chez eux et de travailler après avoir obtenu leur diplôme, selon une étude réalisée en 2015 par Jacana Partners, une société panafricaine de capital-investissement.

Certains de ceux qui réussissent à rentrer chez eux finissent en effet par rendre à leur communauté ce qu’elle leur a donné. Selon le site de Quartz, Obinna Ukwuani, un Nigériano-Américain diplômé du MIT qui est rentré chez lui et a fondé NESA by Makers, une académie de codage basée à Lagos, affirme que les rapatriés doivent faire un « atterrissage progressif » avant de rentrer chez eux. Il parle d’avoir une variété de filets de sécurité financière et sociale pour amortir l’impact de la relocalisation en Afrique et faciliter l’acclimatation.

Le gain de cerveaux, cela dit, est surtout observé dans les économies émergentes non africaines. Un article de Forbes paru en 2015 donne comme exemples de gain de cerveaux les « tortues de mer » de Chine, des centaines de milliers de professionnels instruits qui ont quitté leur pays pour étudier et travailler et sont revenus avec des compétences recherchées, un réseau de contacts commerciaux internationaux et des idées novatrices, ainsi que les scientifiques indiens qui sont revenus en raison de la force relative de l’économie indienne et des opportunités croissantes.

Pour concilier la fuite des cerveaux et le gain de compétences, certains ont proposé de promouvoir une troisième voie. Dans ce que l’on appelle la « circulation des cerveaux, » les personnes qualifiées effectuent un mouvement circulaire à travers les frontières nationales. Ils effectuent des transactions transnationales bénéfiques qui impliquent des allers-retours entre le pays de résidence et le pays d’origine. Comme le définit la Commission européenne, la circulation des cerveaux est la possibilité pour les pays en développement de tirer parti des compétences, du savoir-faire et des autres formes d’expérience acquises par leurs migrants (qu’ils soient retournés dans leur pays d’origine ou non) et les membres de leur diaspora.

Cette idée a été défendue par le chercheur camerounais Luc Ngwé, qui plaide pour l’utilisation de la puissance des cerveaux de la diaspora pour donner des cours dans les universités africaines. Une telle circulation des compétences ouvrirait de nouvelles perspectives aux pays africains à l’heure de la mondialisation inéluctable, explique Ngwé dans un article de l’Unesco de 2018.

Dans l’ensemble, le continent souffre beaucoup de pertes de capital humain, alors qu’il a un besoin urgent de professionnels qualifiés pour assurer son développement socio-économique. Le continent africain a perdu un tiers de son personnel professionnel qualifié en moins de deux décennies avant 2005 qu’il a dû remplacer par plus de 100 professionnels expatriés pour un coût annuel d’un milliard de dollars US, selon la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), basée en Éthiopie.

Bien qu’on ne puisse pas empêcher les gens d’émigrer, tout changement commence de l’intérieur. Assurément, plus l’économie nationale est forte, moins les gens penseront à la fuir. Les exportations, les entreprises et le commerce solides semblent être les dénominateurs communs des économies les plus fortes et plus attractives.

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