Le télétravail va-t-il remplacer le travail traditionnel ?

Le télétravail va-t-il remplacer le travail traditionnel ?

En mai 2020, twitter a proposé à une partie de son personnel de continuer à travailler à domicile « pour toujours, » a annoncé l’entreprise américaine au beau milieu de la crise du coronavirus. L’entreprise a déclaré que l’expérience du travail à domicile pendant plusieurs mois a montré qu’elle peut marcher à grande échelle. Cette décision prouve que certaines mesures prises face à une pandémie pourraient conduire à une nouvelle forme de travail, même dans l’après-COVID-19.

La décision de cette grande maison de technologie prouve que le télétravail est plus pertinent que jamais pour maintenir le fonctionnement d’une entreprise. Comme le font remarquer les auteurs de Nine Shift : Work, life, and Education in the 21st Century, le signe d’une organisation puissante ne sera plus représenté par un grand et beau bâtiment mais par sa répartition dans le temps et dans l’espace.

Certes, leur prédiction que le passage d’un système de travail de l’ère industrielle à un système de travail de l’ère de l’information se ferait dans une période de 20 ans, tout comme le passage de l’ère agraire à l’ère industrielle, ne s’est pas réalisée. Cependant, ils dressent une série d’arguments convaincants en faveur du télétravail, ainsi qu’une structure organisationnelle qui met l’accent sur des réseaux d’information flexibles plutôt que sur une pyramide hiérarchique. Ils plaident également, pour le bien des entreprises (en notant les coûts au-delà du prix de l’immobilier) et de la productivité des employés (en leur permettant de choisir le moment et l’endroit où les performances sont les plus élevées), pour “arrêter de bâtir des bâtiments” d’entreprises.

Bien que les estimations sur la pertinence des formes d’emploi en ligne ne soient encore que préliminaires, on constate qu’environ 8 % de la population adulte utilise des plateformes en ligne pour fournir des services de travail. Quelque 6 % consacrent au moins dix heures par semaine à ce type de travail ou gagnent ainsi au moins 25 % de leur revenu total, selon A. Pesole et al. (2018).

Le travail à distance en plateforme en ligne apporte déjà des transformations majeures sur le marché du travail. Des sociétés embauchent du personnel local. D’autres sont en mesure d’atteindre les travailleurs à distance. L’emploi standard est de plus en plus complété ou remplacé par du travail temporaire, comme ce fut le cas lors de la pandémie du coronavirus. De plus, l’emploi continu ou permanent cède du terrain au travail par projet (occasionnel) et d’un employeur unique vers de multiples clients concurrents, selon un rapport de la Commission européenne sur la platformisation des notes de travail.

Ces changements à forte dose de technologie ne remettent pas seulement en question les frontières traditionnelles des entreprises, mais modifient également la façon dont les gens travaillent. Il en résulte une forme d’économie qui ressemble de plus en plus à une « gig economy, » où les organisations passent des contrats avec des travailleurs indépendants, souvent à distance, pour des engagements à court terme, note le rapport de la Banque mondiale de 2019 sur la nature changeante du travail.

La technologie rapproche les marchés, ce qui facilite la création de nouvelles chaînes de valeur efficace. Au Ghana, Farmline se présente comme une plateforme en ligne qui communique avec un réseau de plus de 200 agriculteurs dans leur langue maternelle via un téléphone portable. Elle fournit des informations sur la météo et les prix du marché, tout en collectant des données pour les acheteurs, les gouvernements et les partenaires de développement. La société s’étend jusqu’à inclure des services de crédit.

Mais, en ce qui concerne l’emploi informel, cette expansion géographique de la main-d’œuvre a un coût social. Les travailleurs de la plate-forme sont toujours confrontés à une forte insécurité économique. En 2017, seuls six répondants sur dix étaient couverts par une assurance maladie, et seuls 35 % disposaient d’un plan de pension ou de retraite, note l’OIT.

Pourtant, le télétravail est de plus en plus adopté par les employeurs du secteur formel. Selon le rapport américain « Statut du télétravail au gouvernement fédéral » de 2018, paru en 2020, la participation au télétravail continue d’augmenter. Parmi tous les employés du gouvernement central, 41 % ont déclaré avoir télétravaillé en 2018, soit 5 % de plus que les 36 % qui ont déclaré avoir télétravaillé en 2017.

Une des raisons qui motivent les salariés à télétravailler est le sens psychologique du pouvoir des employés. Selon ledit rapport, le télétravail peut avoir un effet positif sur l’attitude des employés vis-à-vis de leur travail, parce que l’accès à la flexibilité peut favoriser un sentiment de pouvoir, d’autonomie ou de soutien perçu de la part de l’organisation.

Le travail à distance à une autre motivation psychologique. Le sens et l’équilibre entre le travail et les loisirs évoluent, poussés par la priorité accordée à l’épanouissement personnel et par un esprit d’entreprise croissant, s’orientant vers une économie d’accomplissement personnel. Le sens du terme « lieu de travail » est en train de changer. Il ne s’agit plus seulement d’un lieu physique où le travail est effectué, mais aussi de tout espace où le travailleur se rend et exerce ses fonctions. La relation de travail se diversifie car les travailleurs occupent plusieurs emplois et ont plusieurs sources de revenus en même temps.

Il est donc tout à fait concevable que le travail à distance ait été favorisé par des interventions de gouvernements. C’est ainsi que les Philippines ont dépassé l’Inde en 2017 en termes de part de marché dans le secteur des centres d’appel, au moins en partie grâce à la baisse des impôts dans le pays.

Toutefois, d’autres facteurs jouent dans le succès du travail à distance. L’un d’entre eux, à l’échelle nationale, semble être une main-d’œuvre importante. Avec 161 millions d’habitants et l’une des plus fortes densités de population au monde, le Bangladesh contribue à hauteur de 15 % à la réserve mondiale de main-d’œuvre en ligne grâce à ses 650 travailleurs indépendants. En Chine, des micro-détaillants ruraux ont commencé à émerger en 2009 sur le marché Taobao. Com du groupe Ali Baba, se répandant rapidement, passant de 3 seulement en 2009 à 2 118 dans 28 provinces en 2017. Du côté des entreprises, le travail à distance est grandement facilité par une combinaison d’outils de contact en direct, d’aptitudes à la conversation et de spécialisation des travailleurs.

Les données recueillies par Turetken et al. (2011) auprès de 89 télétravailleurs nord-américains suggèrent que l’expérience professionnelle, les compétences en communication et l’interdépendance des tâches favorisent le succès du télétravail, éléments pratiquement identifiables et mesurables.

Les télétravailleurs qui communiquent davantage par appels vidéo, par exemple, ont fait état de niveaux de satisfaction professionnelle et de performance plus élevés que ceux qui se servent de la messagerie ou des e-mails. Une plus grande interdépendance des tâches fait baisser la productivité des télétravailleurs en équipe ; celle-ci peut entraver la collaboration et les performances en raison des interactions limitées qui caractérisent le télétravail. Il est évident que les compétences en matière de communication sont nettement plus importantes dans la communication à distance que dans la communication en personne.

Dans l’ensemble, à mesure que le travail devient de plus en plus complexe intellectuellement, plus collaboratif, plus dépendant des compétences technologiques, il devient plus mobile et moins dépendant de la géographie. Bien que le travail à distance ne va pas supplanter le travail physique, au milieu des obstacles physiques à l’activité économique, les arguments en faveur du télétravail gagnent de plus en plus en force.

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